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Parades de fiabilité

Oser dire « non » face à un danger : la difficile équation de notre culture

Lorsqu’on évoque le monde de l’entreprise en France, il est souvent question de collaboration, de management participatif et d’une certaine culture du « oui ». Cependant, il existe une réalité bien moins abordée, celle de la difficulté à dire « non » notamment face à un danger. Oser dire « non » dans le domaine de la santé sécurité est un défi complexe. Des conséquences peuvent survenir sur le bien-être des collaborateurs ou la performance de l’entreprise.

Dans cet article, nous allons explorer les raisons pour lesquelles il est si difficile dans notre culture de s’opposer face à un risque, les conséquences de cette difficulté à dire « non » et les méthodes pour mieux aborder les situations face à un danger.

Les raisons de la difficulté à dire « non » devant un danger au travail

Il existe dans la décision de prononcer un refus une forme de prise de risque. En effet l’individu s’expose alors que son éducation occidentale lui a inculqué la culture du respect de l’autorité. Plusieurs facteurs contribuent à la réticence des salariés français à dire « non » face à un danger lié à la sécurité ou à la santé physique et mentale.

La culture de la collaboration

L’une des raisons principales est la culture de collaboration et d’harmonie en entreprise. En France, il est souvent valorisé de travailler en équipe et de maintenir des relations cordiales avec les collègues. Dire « non » peut être perçu comme un acte contraire à ces valeurs mettant en danger l’harmonie au sein de l’entreprise. Le risque est de ne plus être considéré. La peur d’être mis à l’écart est bien réelle.

Le danger du salarié déloyal

Un autre facteur est la crainte de paraître négatif ou peu coopératif. Les employés ont peur que leur refus ou l’expression de leur perception du risque soit mal interprétée. Ce serait le signe d’un manque d’engagement (je freine la production) ou de loyauté envers l’entreprise.

Cette crainte est d’autant plus présente dans un environnement professionnel à forts risques. Dans son ouvrage « Sociologie du risque » (Que sais-je Ed 2022) David Le Breton relate les cas de bravades certains ouvriers de la pétrochimie. Les discours privilégient le courage, le défi pour rappeler que n’importe qui n’est pas à la hauteur pour réaliser ce métier. Difficile dans ces conditions de s’opposer face à un danger et encore plus pour les emplois précaires. Ainsi le refus entraine un sentiment de culpabilité.

Le danger de l’emploi

Enfin, la peur des conséquences professionnelles est un facteur majeur. Les employés craignent de voir leur refus entraîner des répercussions négatives sur leur carrière, comme des sanctions, des mises à l’écart ou des licenciements. Cette inquiétude est d’autant plus forte dans un marché du travail en évolution constante.

Les conséquences de l’incapacité à dire « non »

Le fait de ne pas pouvoir dire « non » face à un danger peut avoir des conséquences graves, tant pour les employés que pour les entreprises. En premier lieu, il est important de savoir que le devoir d’alerte est inscrit au code du travail (Titre III art 4131). Un principe général de prévention impose d’éviter les risques.

Voici quelques-unes des autres conséquences les plus courantes de cette difficulté à exprimer un refus.

Baisse de la qualité du travail

Dans un premier temps la colère va subsister vis-à-vis de l’interlocuteur puis envers soi-même car on n’a pas osé dire « non ». Cela va avoir un impact direct sur la qualité du travail fourni. Cela peut entraîner des erreurs, des retards et une baisse de la productivité.

Charge de travail

Les employés qui ne peuvent pas dire « non » (cas de harcèlement) se retrouvent souvent à accepter de nouvelles tâches, même lorsque leur charge de travail est déjà excessive. A l’inverse, le retrait de toutes les taches dont on avait la charge correspond à une mise à l’écart (je suis inutile à l’entreprise). Cela va entraîner une dégradation de la santé mentale (insatisfaction au travail, augmentation du stress, burn-out/bore-out) et physique (sédentarité, arrêt du sport).

Le danger de la dégradation des relations professionnelles

À long terme, le fait de ne pas oser dire « non » face à un danger peut entraîner une dégradation des relations professionnelles. Les salariés peuvent se sentir exploités ou maltraités, ce qui peut nuire à la collaboration et à l’ambiance au sein de l’entreprise.

Augmentation des arrêts de travail liés au danger

La présence de situations dangereuses (chutes, vapeurs toxiques, harcèlement…) conduit inévitablement à des accidents. Lorsque le climat de l’entreprise ne permet pas de faire remonter les risques, il est impossible de réagir à temps. La multiplication des absences reporte la charge de travail sur les collaborateurs présents. Cela fragilise ceux qui étaient préservés jusqu’alors. En France en 2022, il manquait en moyenne 6 personnes le matin dans une PME de 100 collaborateurs (baromètre 2022 Ayming AG2R La Mondiale).

Inefficacité globale de l’entreprise

Lorsque les employés sont absents, submergés par la charge de travail et que chaque arrêt possède un cout direct de 4500€, l’efficacité globale de l’entreprise souffre. La qualité du travail n’est pas satisfaisante et les objectifs ne sont pas atteints. L’entreprise peut perdre sa compétitivité sur le marché.

Comment oser dire « non » de manière constructive

Il est essentiel de trouver un équilibre entre la culture du « oui » en entreprise et la nécessité de dire « non » face à un danger. Voici quelques stratégies pour oser dire « non » de manière constructive en France. Nous introduisons ici la notion de « non positif ».

1. Comprendre vos limites

La première étape consiste à prendre conscience de vos propres limites. Il est essentiel de connaître vos capacités et de définir ce qui est réalisable pour vous. Cela vous permettra de dire non de manière éclairée, en fonction de vos contraintes personnelles et professionnelles.

2. Proposer des alternatives après un « non »

Lorsque vous devez refuser une demande, proposez des alternatives ou des compromis. Recherchez des solutions et restez ouvert à la discussion. Cela pour répondre aux besoins de l’entreprise tout en respectant vos limites, la culture de sécurité et le code du travail.

3. Sachez communiquer en cas de danger

Il s’agit de formuler une réponse à une demande bien écoutée ou à une situation bien analysée. Le refus est conscient et réfléchi. C’est l’expression d’un raisonnement de professionnel qui identifie une situation anormale vis-à-vis de la sécurité ou de la santé. Le refus émane de la volonté d’assumer ses responsabilités et de s’affirmer dans le but d’être respecté en retour. Le salarié exprime un « non » de manière constructive, claire, calme et respectueuse. Évitez de vous justifier de manière excessive, mais expliquez vos raisons de manière concise en démontrant le bien fondé de votre solution face au danger.

4. Chercher un soutien face au danger

N’hésitez pas à chercher du soutien auprès de vos collègues ou de votre supérieur hiérarchique. Parfois, il est plus facile de dire « non » lorsque l’on a l’appui de ses pairs ou de sa hiérarchie.

5. Éduquer sur la culture de la transparence

Enfin, il est essentiel de sensibiliser les entreprises à l’importance de la culture juste. Instaurer la confiance pour libérer la parole est le meilleur moyen de faire remonter les risques. Les formations aux facteurs organisationnels et humains (FOH) permettent de changer la vision du travail et les échanges au sein de l’entreprise.

En conclusion, oser dire « non » face à un danger au travail est un véritable défi en raison de notre éducation occidentale, de la culture de collaboration et de la crainte des conséquences. La solution est de former des salariés qui soient des relais FOH. Et cela pour construire une vision différente du travail et dégager des axes forts autour de la culture sécurité en entreprise.

Mon expérience d'ingénieur prévention à bord des sous-marins puis du porte-avions Charles de Gaulle m'a inculqué une méthode de gestion des risques. J'ai complété ce parcours avec 8 années dans l'industrie navale avant de créer mon propre organisme de formation.

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